Petit guide rapide d’auto défense intellectuelle pour lire une étude scientifique dans le sport.

Les entraineurs et les préparateurs physiques ne sont pas suffisamment vigilants et prudents lorsqu’ils lisent une étude scientifique.

Une étude scientifique est un exercice de style très codifié. Il faut bien lire tous les mots. C’est d’autant plus difficile que c’est en anglais, qui n’est pas notre langue maternelle. En français, c’est déjà complexe, alors en anglais !!!

1- Le titre et le résumé

Ce sont des « condensés » qui sont donc quelque peu caricaturaux, nombre de mots imposés par l’éditeur oblige. Mieux vaut ne rien lire à mon avis que de ne lire que le titre et le résumé. Vous pourriez avoir une idée inverse des conclusions réelles.

2- Les postulats

Méfiez-vous des « Il est communément admis que la vitesse est un facteur déterminant de la performance en football, au rugby, au handball ». Encore plus s’il n’y a aucune référence. Les auteurs doivent pouvoir le prouver, le référencer.

Sinon, cela sent fort le slogan d’appel. Slogan d’appel ? Oui !
Si vous mettez dans votre titre « Speed », « Strength », « Force » avec « Soccer », « Rugby », c’est jackpot dans Pubmed. Essayez, vous comprendrez ce que je veux dire.

3- L’objectif et le test

Ils sont choisis pour objectiver les effets.
C’est là qu’il faut être très très très vigilant. Par exemple : l’étude X montre que Y est plus efficace que Z pour améliorer la vitesse des footballeurs. OK, super. Donc je vais progresser des séances de X. Non ! Car toutes les situations proposées dans l’étude se faisaient départ arrêté, en ligne droite, à vitesse max, sans interaction avec un ballon, un adversaire, un partenaire. Combien de fois un joueur de football se trouve-t-il dans cette situation ? Presque jamais. De football, dans l’étude donc ? A part les pratiquants et leur short ? Rien !!!

Le danger ? Vous trouverez toujours une exception qui vous fera dire que l’étude peut vous aider. Et hop, vous allez transcoder dans l’activité support. Mais cela ne remet pas en question la qualité de l’étude.

L’âge et l’expertise des sujets

Des amateurs progresseront inévitablement plus que des initiés et des experts, d’autant plus s’ils sont jeunes. Les experts par nature sont si entrainés que les performances évoluent très peu. Voire pas. Régressent même.

On s’attendrait beaucoup plus à avoir des athlètes comme sujets lorsqu’on étudie la vitesse départ arrêté, dans l’axe, en production maximale, sur distance courte, que des basketteurs, des footballeurs, des handballeurs (plus forte proximité des motricités)

La qualité physique étudiée

Certaines sont plus entrainables que d’autres. L’endurance, la souplesse, la force sont très entrainables. La vitesse beaucoup moins, même très peu. La vitesse progressera, mais surtout chez les amateurs.

– LA RELATION DOSE PRESCRITE PAR RAPPORT AUX DOSES D’ENTRAINEMENT HABITUELLES DU SPORT.
Si un sportif s’entraine 10 heures par semaine et que 2 series de 4 fois 15 mètres produisent des effets significatifs sur un test, vous pouvez légitimement vous interroger. En effet comment 45 secondes d’effort peuvent à elles seules avoir plus d’influences que 10 heures d’entrainement ?? Attention aux effets combinés.

– LA DURÉE DE L’EXPÉRIMENTATION.
Une étude sur quelques jours, quelques semaines, doit inciter à la précaution. D’autant plus si vous n’avez pas d’informations sur ce que faisaient concrètement les sportifs avant l’expérimentation. La nouveauté, la variété sont la principale source de progrès. Les progrès ne peuvent donc pas être totalement attribués au contenu de l’expérimentation. Les suivis longitudinaux sont plus interessants.

– LE NOMBRE DE TESTS.
Un pré-test suivi d’un post-test sont des classiques qui doivent toujours vous inciter à la plus grande prudence. Ils doivent être faits à la même heure de la journée, après des journées de niveaux de stress identiques. Quoi qu’il en soit vous ne pourrez pas estimer l’influence des effets différés cumulés. Leurs interprétations resteront très discutables et complexes.

– LES OUTILS STATISTIQUES.
Univarié, bivarié, multivarié, unilatéral, bilatéral …
Etudier des variations non linéaires, non monotones (ce qui est le cas dans plus de 90% de ce qui se rencontre dans le sport) avec des modèles linéaires doit interroger, même inquiéter.
Méfiez-vous encore plus des corrélations. Il peut ne pas y avoir de causalités avec des corrélations fortes.
La grande mode ? La taille d’effet avec un d de Cohen par exemple. Les seuils d’interprétation restent quand même assez arbitraires. Plus rarement un g de Hedges. Un test ,sous utilisé de ce point de vue, est les rangs signés de Wilcoxon. Les modes sont importantes en statistique.
Médiez-vous aussi des pourcentages et des axes Y des graphiques !!!

– LES CONCLUSIONS
Ce n’est pas parce que la vitesse progresse, que la force est plus importante, que la souplesse est meilleure, que votre sportif sera plus performant !! Attention aux raccourcis que vous pouvez faire. Les auteurs ne mentent pas. Ils vous diront simplement qu’ils n’ont pas dit cela. Mais ils ne vous diront pas 95 fois sur 100 que vous ne devez pas faire ces transcodages. Ils partent du principe que vous êtes lucides et avertis (ce qui peut se défendre), mais ont parfois fait en sorte pour que, de manière subliminale, vous le pensiez quand même, par une petite phrase bien ficelée.

– LES CONFLITS D’INTÉRÊTS POTENTIELS
Un chercheur travaille beaucoup sur une thématique, mais peut être associé à un business proche ou associé (formation, application, prestations de services, congrès, colloques). Il faudra être alors encore plus vigilant et critique. La relation n’est pas toujours directe et lisible.

In fine, je pense que hélas trop peu d’études ont un potentiel pour réellement modifier directement positivement les performances des sportifs. Leurs effets sont bien plus perceptibles sur le très long terme, de manière indirecte.

Les études scientifiques sont donc indispensables pour faire reculer l’obscurantisme, pour obliger l’entraineur, le préparateur physique à réfléchir sur ces pratiques, sur les effets de ses contenus, pour adopter une démarche scientifique. Elles sont là pour confirmer (ou non) ce que les entraineurs ont le plus souvent découvert empiriquement par essais-erreurs, pour expliquer ces découvertes des « gens de terrain ». C’est beaucoup.

Il faut donc se garder du grand danger qu’est le transcodage vers l’activité support. Ce que les gens de terrain appellent le « transfert », dont tout le monde parle, mais pour lequel personne n’y croit vraiment. Le thème préféré des spécialistes de l’apprentissage qui agite depuis des décennies.

Cela ne reste que mon humble avis.